09.06.2008

Casting infernal

Paul ARRIEU

CASTING INFERNAL

Polarcho
 

 

En guise d'Avant-Propos... 

 Table des matières :

1 - Hou you youille ! 

Le temps des cerises .-  Ouille ! ça fait mal .-   Le chapeau de gendarme . -  Étonne-moi .

2 - Le geste auguste du

semeur

L’humeur à facettes de Lola . - Faut le mettre à l’amende .-  La mallette . - L’autre mallette . -  Au gendarme et au voleur .- Tu sais pas tout  .-  Abus de biens sociaux .

3 -  Chaud, le festival, chaud !

Le bahut, la guitoune et le palace .- Partouze manquée .- Les joyeusetés du tournage .- Ce bon monsieur Gabriel .- Désir d'amour .

4 - De mal en pis

Séance plénière .- La sonnerie du tocsin .- Le Titan .- Riton, Simone  et Ces Messieurs .- Aux suivants .- Et c'est le tour à Pépère .- Les journaux .- Du coup fourré au coup dur .

5 - Suspects suspense et sexe

La plainte de Jules .- Recherche d'alibis .- Durimel et les femmes .- La plus raisonnable .- Révélations .- Politique et affaires embroussaillées .- Griffures et coups de dents .- Au clair de la lune .

 6 - L'enquête déraille, Amadeus la sauve

La presse .- Oh les cafteuses, oh! les coquines .- Romance en marge .- Traitement de faveur .- La marinade .- Va y avoir du sport .- Un portier qui a l'œi .- Enlevez, c'est pesé . 

 

(Pour choisir un chapitre, voir colonne de droite) 

Avertissement 1
Toute ressemblance entre les héros de ce polarcho et des personnages réels serait fortuite.
Avertissement 2
Les passages en caractères gras ne sont pas là que pour faire joli . Ils indiquent des passages qui mériteraient une illustration, dessin ou photo. Avis aux amateurs .

Hou you youille - 1

Paul ARRIEU, Casting d'enfer

1 - Hou you youille !


Le temps des cerises

Lui, c’est Toni . Il a la gueule de Depardieu, en plus jeune, d’accord, mais quand même, il en a quelque chose, dans le nez, un poil de travers, et dans le regard, dur, quand il rigole pas aux éclats. Il est plus corpulent aussi, quoique Depardieu,  c’est déjà une beau bestiau, mais Toni, lui, il est vraiment taillé comme un pilier de rugby, d’ailleurs la preuve, il a tâté de la boxe, et s’il a pas réussi à grimper au top, c’est pour d’autres raisons, sans rapport avec sa musculature, mais plutôt, disons, avec son caractère.
Toni, donc . Il a installé sa petite boutique dans un couloir du métro Châtelet . A savoir un pliant, il est assis dessus. Derrière lui, il a son sac à dos .A ses pieds, à côté de sa casquette, un petit poste de radio qui fait magnétophone. Sur ses genoux sa guitare . Sur sa guitare, ses bras nus, vu qu’il est en marcel, que, s’il ajoute à ses bras nus son regard dur, il impressionne .  Les nanas et autres petites mères qui lui jettent une pièce dans sa casquette le font peut-être autant par vague crainte que par admiration pour sa prestation .  Laquelle consiste  à  chanter,  sur  des  accords de guitare, mais attention,  discrètement , comme pour soutenir et encourager la bande magnétique qui, elle,  donne à fond .
Aujourd’hui, c’est en priorité Le temps des cerises, en duo avec une gloire du début du siècle, une femme dont tout le monde a oublié le nom, mais dont le timbre correspond bien au sien, d’après ce qu’il en dit .  Après chaque chanson, tout en reprenant souffle, il sort de son sac pour les vendre des cassettes, rien que des tubes immortels, des chansons cultes, des chefs d’œuvre du patrimoine signés Maurice Chevalier, Rina Ketty, Fernandel, Geogette Plana, Tino Rossi ou Dranem . Un lot de mille cassettes.  Il les a négociées dans une cave qu’il connaît à trente centimes l’unité . Il les revend deux euros . Ce qui lui laisse le temps de voir venir ...

Ouille ! ça fait mal

Et là, qui c’est qui vient , c’est Bamboula . C’est un ado, il est beau comme un dieu grec qui serait né au Sénégal, noir comme on peut pas rêver mieux, sans une goutte de métissage, avec un grain de peau très fin et des yeux pétillants. Il arrive en traînant la savate, en se dandinant, il en finit pas, mais pour montrer que cette allure ne répond pas à sa nature, un, deux, trois, et hop ! il fait un saut périlleux qui le plante devant le musico.
Alentour les gens du métro étouffent des oh! et des ah!  en passant vite.
- Tu m’casses mon commerce, mon p’tit Caoua, lui fait Toni, sévère .
- J’suis venu exprès pour te voir, Toni , vu que j’ai appris que t’avais été jeté de ton Mac Do , je veux dire, où tu travaillais ...
TONI - J’ai pas été viré,  je m’suis tiré...
BAMBOULA - Oui, j’ m’en doute, vu ton caractère et tout, et comme je sais qu’entre deux p’tits boulots ,  c’est ici qu’on te retrouve, je suis venu ...
TONI - Dis voir, môme, d’accord, t’es mon p’tit Caoua, mon p’tit frelot, si quelqu’un te cherche des noises, il a affaire à moi, tout le monde le sait dans not’ cité d’ Nanterre, mais ça ne te donne pas tous les droits, comme de venir me dire ici que j’ai été débarqué à cause de mon caractère, et si c’est pour ça que t’as fait le voyage...
BAMBOULA, allant s’accroupir à côté de Toni . -Mais pas du tout Toni, j’suis venu te parler de moi, de quelque chose de... de... de délicat.
TONI - Hein? Comment t’as dit ? Délicat ?... T’as de ces mots aujourd’hui... Je t’écoute.
BAMBOULA - Je sais pas par où commencer. Disons que c’est, c’est rapport à ma bite...
TONI - Ah! non, mon Caoua, non! Tu vas pas nous remettre ça !... Tout le monde le sait dans la Cité des Fleurs , que ta bite c’est la reine des bites, qu’elle est énorme, que c’est la plus belle par sa taille, sa forme et sa couleur, que tes potes te l’ont peinte en blanc pour tes quinze ans, que Bob, le commis boucher , vous a ramené une bite de taureau pour faire la comparaison, qu’il vous a promis pour la prochaine fois une bite d’âne... Ben quoi, qu’est-ce que j’ai dit , c’est pas vrai ? ( Il vient de s’apercevoir que Bamboula est en pleurs . Il le prend  par les épaules. ) Qu’est-ce  que  t’as  à chialer ? Qu’est-ce que j’ai dit ? T’es fier de ta bite, mon Caoua, d’accord... Y a pas plus naturel ! Moi je serais pareil...  Allez, va, raconte-moi la dernière.
BAMBOULA - C’est pas vrai que je pleure, je veux dire, y a pas que moi, ma bite aussi...
TONI - Hein ?
BAMBOULA - Ouais, on peut le dire comme ça, elle a la larme à l’œil .
TONI - Hein ?
BAMBOULA - Ben oui .
TONI, méchant - Dis voir, môme, tu viens me casser ma goualante pour une vanne à trois sous qui ferait même pas rigoler les plus arriérés de ton lycée professionnel d’enfoirés...
BAMBOULA, pathétique - Je sors de chez le toubib, Toni, je suis venu te voir direct...
TONI - Et alors?
BAMBOULA - Je l’ai pas compris tout de suite. Y m’a dit t’as une blenno, y m’tutoyait ce con, j’ai ouvert de grands yeux, une blennorragie, y m’a fait, et pour bien me mettre les points sur les i , y m’a dit une chaude-pisse . En même temps, il se lavait les mains, ce qui m’a fait penser que j’avais pu attraper ça en serrant la main d’un mec pas propre ou en buvant dans un verre mal rincé, je lui ai dit...
TONI - Et alors ?
BAMBOULA - Alors y m’a vu venir, il a fait tsst, tsst, tsst, te fatigue pas à chercher ailleurs, y m’a dit, t’as forcément attrapé ça dans un rapport sexuel, c’est comme ça qu’y cause ce con, sûr et certain, y m’a dit, et t’as d’la chance de pas avoir chopé le sida,  parce que t’es  un  petit  inconscient de merde de pas mettre une capote, y l’a pas dit comme ça, mais j’ai lu le SMS dans ses yeux...
TONI - Et il a raison à cent pour cent, ce toubib,  mec... Mais pleure pas comme ça, merde, en plein métro, en plein public... C’est vrai que t’es qu’un p’tit con, mon p’tit Caoua, mon frelot... C’est pas une raison pour te mettre dans des états pareils...  Je te l’ai dit déjà, tu devrais avoir une copine . ça serait plus sain pour toi  . C’est pas raisonnable, à ton âge, d’aller aux putes, et sans préservatif ! D’ailleurs ça m’étonne qu’une pute ...
BAMBOULA, se frottant les yeux  - Je suis pas allé aux putes, Toni, tu sais très bien que j’en ai pas les moyens ...
TONI - Alors quoi ?
BAMBOULA - ça m’est pas arrivé en me branlant avec les mains crades et les pédés c’est pas mon truc, je te dis tout ça parce que le toubib m’a mis les points sur tous les i, c’est vrai que c’est un bon toubib, y m’a dit c’est elle, cherchez pas plus loin, c’est cette femme...
TONI - Quelle femme ?

Les gens qui passent regardent à la dérobée ce couple insolite de gaillards dont l’un console l’autre. Mais plus une pièce ne tombe dans la casquette . Personne ne s’intéresse à l’assortiment des bandes magnétiques bradées à deux euros . Pour détendre l’atmosphère, et réamorcer le commerce, Toni lance au magnéto Elle avait du poil aux pattes. Au moment où il commence à gratter sa guitare pour attaquer un duo avec Fernandel, son pote l’arrête . Toni lui demande s’il préfère une note d’exotisme avec La fille du bédouin de Georgette Plana . Pour toute réponse, le môme fait demi-tour, et s’assied en tailleur face au mur pour chialer de plus belle.

TONI - Mais qu’est-ce que t’as mon Caoua ? T’en fais un peu trop, non? T’as mal ? C’est douloureux c’te saloperie ?
BAMBOULA - Bof, non... ça brûle un peu au bout, au  niveau du gland , à peine... Mais ... Ou-you-youille ! c’est surtout au moral que ça fait mal.
TONI - T’es trop sensible petit frère...
BAMBOULA - Quand je t’aurai dit tu jugeras...
TONI - Dis toujours...
BAMBOULA - La femme ...
TONI - Ouais...
BAMBOUla - Ben...  ben...
TONI - T’accouche, oui...
BAMBOULA - Ben c’est Lola .
TONI, sourcils froncés, l’index menaçant - Toi, Bambou, t’as beau être mon p’tit Caoua, j’te permets pas, t’entends ?... Lola , c’est une fille propre ! T’oublies un peu vite c’que tu lui dois ! C’est quand même elle qui t’a soulagé de ton pucelage...
BAMBOULA - Oui, grâce a toi Toni, j’ai rien oublié, c’est toi qui me l’a donnée, Lola...
TONI - C’est moi, c’est moi !... Non, c’est elle, moi j’y suis juste allé d’un petit conseil... C’était du temps où elle était ma meuf... Mais depuis, chaque fois que vous avez remis le couvert, vous m’avez pas appelé pour tenir la bougie...
BAMBOULA - Ben justement, Toni, ça n’a pas été souvent, parce que, Lola,  ma bite lui donne le grand frisson, j’en suis sûr, la main au feu, mais le malheur,  c’est qu’elle a trop de moralité...
TONI - Bon, ça va, je la connais comme le fond de ma poche, raconte-moi plutôt votre dernière.
BAMBOULA - Je sais pas si tu le sais,  mais Lola, depuis quelques semaines, elle sort avec un mec de la côte d’Azur, un gus qui navigue entre Paris et là-bas, ce qui fait qu’ils ne vivent qu’à moitié à la colle, quand il vient,  dans une chambre de bonne qu’il lui a trouvée sur les Grands Boulevards... De fait, c’est un studio, tu verrais ça, vraiment chicos, aménagé dans deux chambres côte-côte l’une avec fenêtre, l’autre avec lucarne...
TONI - Et toi dans ce merdier ? Abrège .
BAMBOULA - Moi... J’ai fait un mot pour le lycée, de ma propre main,  les surveillants sont habitués vu que ma pauv’ maman sait pas écrire, j’ai mis : “Monsieur le Proviseur, j’excuse l’absence de mon fils pendant une quinzaine de jours pour cause de force majeure en raison d’une visite de son père...”
TONI - Fais plus court, môme, ou j’ te mets un pain .
BAMBOULA - J’ai guetté le départ du mec pour la Côte... J’ai continué de guetter... J’ai attendu le lendemain matin., que la lumière de sa chambre s’allume, sous les toits, au sixième...
TONI - T’as guetté, t’as guetté, comment ça ?
BAMBOULA - Mais c’est toi qui veux que je résume, Toni . J’ai fait la planque dans le cagibi des poubelles, super bien placé...
TONI - C’est bon, c’est bon... La voie est libre, tu montes, tu sonnes, elle te fait entrer...
BAMBOULA - Ben oui, tu la connais, méga sympa, surtout que je lui apportais des croissants chauds...
TONI - D’accord, d’accord... Après les croissants...
BAMBOULA _ J’ai pas tenu jusque là, Toni . Par jeu, j’ai dénoué la ceinture de son peignoir. Ovcorse, elle était à poil... J’te raconte pas l’éblouissement,  elle  a été  ta meuf... J’ai  fait  glisser  le peignoir,  elle m’a dit qu’elle voulait bien étant donné qu’elle avait pas pris sa douche, que par conséquent ça ne la retarderait pas trop... On était dans la kitchenette, on n’a pas pris le temps d’aller jusqu’au lit, je l’ai gentiment pliée sur la table... Je raconte ou j’abrège ?
TONI - Tu l’as pliée, tu veux dire que tu l’as prise en levrette .
BAMBOULA - Tout juste . Je lui ai caressé la croupe, je lui ai écarté les fesses, tu te souviens de sa nusse, un vrai diamant...
TONI - Sa quoi ?...
BAMBOULA - Du bout de ma bite, qui était nickel à ce moment là, je lui ai titillé la vulve et la nusse....
TONI - Ah! l’anus, d’accord.
BAMBOULA - Ben oui...
TONI  - Je t’expliquerai plus tard . Continue.
BAMBOULA - Elle tenait plus Toni, avec la main elle m’a orienté le braquemart a sa convenance, et moi, paf!...
TONI - Bravo, mon Caoua . Mais si tu veux bien, on va recentrer le débat, sinon jamais on n’en arrivera à la chtouille...
BAMBOULA - La suite... comment dire? Elle a pris sa douche... Elle a bien voulu que je revienne le soir... J’ai passé une journée pas possible de tant que je l’attendais . A midi, j’ai dû me faire une branlette . Quand je l’ai retrouvée, elle était chaude à un point que...  j’allais dire  que tu  peux pas  ima-
giner, mais si, tu peux... Je l’ai tirée deux fois, et même une petite troisième...
TONI - Eh ben, voilà !... Voilà ! C’est l’abus qui t’a donné ta chaude-lance .
BAMBOULA - Non monsieur, non ! J’y ai pensé, Toni. Mais le toubib a été formel, tu peux tirer, y m’a dit, jusqu’à usure complète du matériel, c’est pas ça qui introduira là où y en a pas, des monocoques, des multicoques, un nom comme ça.
TONI - Conclusion, le salaud, c’est l’autre, le pèlerin de la Côte d’Azur.
BAMBOULA - Forcément. Ce que j’t’ai raconté s’est passé y a trois jours . J’ai pas revu Lola depuis, parce que le lendemain, ce con là devait revenir... Maintenant je me demande ce que je dois faire ? L’avertir, elle ? J’ai voulu te demander conseil... J’ai aussi voulu , comment dire, te prévenir...
TONI - Me prévenir de quoi ?
BAMBOULA _ Des fois que t’aurais un goût de revenez-y, avec Lola., vu que -les nouvelles vont vite dans la Cité- tout le monde sait que t’as largué ta meuf en même temps que ton Mac Do. Y en a qui disent que c’est elle, la Monique, qui supportait pas de te voir pointer  au chômedu...
TONI, l’œil mauvais - Qui c’est qui dit ça ?
BAMBOULA - La rumeur, un bruit qui court dans la Cité...
TONI - Et qui a fait le tour de tout Nanterre, et pourquoi pas le tour de France ! Que... écoute moi bien, mon Caoua, tu m’as demandé un conseil, je t’en donne deux . Le premier, ne tend pas l’oreille vers ceux qui bavent sur moi, vu ? Le deuss... est-ce que tu as commencé ton traitement?
BAMBOULA - Ben non, Toni . Je suis venu te voir direct...
TONI - Alors tu files chez le pharmaco, illico,  parce que, quand on a un joli petit capital... pardon, excuse, môme,... quand on a un beau gros capital comme toi, il faut le soigner,  et  après, gentiment l’entretenir.

Le chapeau de gendarme 

Simone attaque une dernière mèche,  rouge  feu, d’un rouge qui convient bien au brun de la teinture que Mme Belmont a choisi .
- On arrête là ou je vous en fais encore une ou deux, Mme Belmont ? demande Simone à l’image de sa cliente, dans la glace.
Pour que celle-ci puisse mieux juger, elle gonfle la chevelure en la faisant glisser entre ses doigts, à la hauteur des oreilles .
- C’est parfait,  on arrête.
Simone s’arme de sa brosse pour un lustrage d’ultime finition .
- Quel beau garçon, il est vraiment fait pour toi ! dit la cliente en pointant le miroir.
La jolie coiffeuse lève les yeux, voit l’image de Riton . Il est dehors, sur le trottoir. Elle tourne la tête vers lui, et, avec un sourire crispé, lui fait un signe d’assentiment . Il n’en demande pas davantage, il disparaît.
- M’est avis que tu ne vas pas déjeuner seule, ma petite Simone, dit Mme Belmont.
Simone s’efforce de sourire.
- Je suis bien contente pour vous deux...
- Vous êtes contente de quoi,  Mme Belmont ?
- Pourquoi fais-tu la cachottière avec moi, ma petite chérie, moi qui vous ai toujours connus, toi et Riton, moi qui vous ai vendu vos premiers carambars, forcément, puisque j’étais boulangère dans cette Cité avant même que vous soyez nés...
- Croyez-vous, Mme Belmont , que notre déjeuner soit une grande nouvelle à annoncer ?...
- Le déjeuner, non...  Mais je viens de passer deux heures avec toi, entre tes mains, et tu ne m’as pas dit que ton copain, autrement dit ton compagnon, Riton pour ne pas le nommer, avait réussi son concours d’entrée dans la gendarmerie... Je l’ai appris à la boulangerie par sa sœur ...
Le joli minois de la coiffeuse se renfrogne . Elle grimace, cherchant une bonne réplique.
- Ce n’était pas la peine que je vous en parle, dit-elle,  je m’en doutais que vous le saviez .
- Moi je pense , poursuit la boulangère, que tu as tout lieu d’être fière de lui, parce que la gandarmerie, c’est l’aristocratie de la police, c’est le sens du devoir et de l’honneur... Rien à voir avec les CRS du 93 ou avec les enquêteurs de la crime comme on les voit dans les séries à la télé...
- Vous avez raison, Mme Belmont, décrète Mme Inès,  la patronne du salon .
Et pour mieux venir en aide à son employée qu’elle devine gênée , elle fait mine de la bousculer :
- Vous seriez gentille d’en finir, Simone... J’aime bien fermer avant 13 heures .
- L’ennui, ma petite Simone, dit Mme Belmont, c’est que je t’aime bien et que je vais te perdre...
L’intéressée ne pose aucune question .
La bavarde n’en ajoute pas moins :
- Eh oui!  tu vas vouloir suivre ton Riton dans sa première affectation . Vous aussi, Mme Inès, vous la regretterez, pas vrai ?  Une si bonne ouvrière.
Mme Inès répond par un sourire.
Et rien de plus.
Entre commerçants, on se comprend sans parler. La boulangère ne retardera pas davantage la patronne qui veut faire la pause de la mi-journée . .
Elle paye et s’en va.

Peu après, Riton et Simone sont assis face à face dans le petit restaurant du quartier où ils ont leurs habitudes . Ils font grise mine .
SIMONE, sur un ton faussement gai. - Mme Belmont te trouve beau . Elle a raison... Toi en uniforme de gendarme et moi à ton bras, on ferait une belle image  dans la presse pipole.
RITON, même jeu . - Du genre Arthur avec son top modèle, par exemple. Tu veux me faire dire que tu es aussi jolie qu’elle ? D’accord . Et moi, est-ce que  j’ai l’air aussi con que lui ?
SIMONE  - Il faudrait le voir en gendarme ! (Changeant de ton . ) Je n’ai pas envie de plaisanter, Riton. Je t’en veux, premièrement parce que tu m’as demandé de ne pas dire que tu avais été reçu à ton concours, et deux!èmement parce que tu viens me chercher au salon sans m’avoir prévenue.
RITON - Ouais, j’ai été reçu, mais là où ça me conduit,  j’y vais à reculons, et d’un . (Clignant de l’œil.) Quant au deusio, c’est une surprise .
SIMONE, mimant l’impatience en se frottant les mains pour détendre l’atmosphère. - Une surprise, j’adore, dis vite .
RITON - J’ai revu Lola .
SIMONE, sourcils froncés . - Lola !...
RITON - Ne fais pas cette tête là... Si tu te voyais, le nez pincé... Ton visage bouge, comme hésitant entre le mépris, la jalousie, la rancune... Qu’est-ce que tu vas chercher? On a été ensemble, Lola et moi, c’est vrai, mais ça fait un bout de temps, et ce n’est pas parce qu’elle est mon ex que je n’ai plus le droit de lui parler.
SIMONE - C’est une mijaurée, une fille facile...
RITON - Oh là, oh !... oh!... Elle a changé, elle s’est rangée des voitures, elle a dégoté un petit vieux plein aux as ...
SIMONE - Elle ne saura pas le garder, crois moi . Lola, sous ses airs de femme libre, c’est une tête de linotte. Elle a tout pour réussir... Elle est belle, elle est grande, elle est mince, elle peut manger de la cochonnaille, du chocolat, et sucer des glaces à longueur de journée sans  prendre un gramme, elle a tout pour réussir et qu’est-ce qu’elle fait ?...
RITON - Tu es bien placée pour le savoir, ma Simone, elle fait des shampooings dans ton salon, le samedi . Les autres jours, elle est vendeuse ici ou là,  mais bientôt elle n’en aura plus besoin...
SIMONE - Et comme il lui reste déjà du temps libre, elle a cherché à te revoir...
RITON - Oui, ce matin elle m’attendait à la porte de ma boîte .
SIMONE - Elle s’est levée de bonne heure pour ne pas te manquer...
RITON - Exactement . (Un long silence.) Tu ne me demandes pas ce qu’elle me voulait .
SIMONE - Non .
RITON - Je vais te le dire quand même . En deux mots . En essayant de faire court . Le mec de Lola, son pépère rupinos, c’est un grossium qui fait dans l’immobilier...
SIMONE - Oui, c’est ce qu’elle dit au salon. Mais Mme Inès et moi, on pense que s’il fallait compter sur lui pour avoir un appart...
RITON  - Peu importe Simone, on n‘attend pas de lui un logement ! Ce qui est sûr, c’est qu’étant bourré de fric, il s’est mis en tête de produire un film . Ouais, un film de cinéma . Chez lui, sur la Côte . Le titre reste à choisir mais l’intrigue est connue . Ce sera l’histoire d’un perdant de la Star Ac qui rebondit et amorce une grande carrière...
SIMONE - Qu’est-ce que tu racontes ? En quoi ça nous concerne ?
RITON - J’y viens, m’y voilà . C’est bientôt Pâques . Après, c’est le festival de Cannes, et le Jules à Lola  - Jules, c’est vraiment son blase, je te jure - il veut en profiter pour tourner.
SIMONE, ironique. - Je sens en moi la passion monter, dis-moi bien tout , Riton.
RITON - Ce Jules, il a paraît-il la haute main sur le casting de son film, et comme Lola a la haute main sur lui, tu me suis ?...
SIMONE - Non .
TONI -  Moi, toi, et aussi Toni, et son pote le Caoua, on est tous engagés, si on veut...
SIMONE - Premiers rôles ou intermittents ?
TONI - Ne te moque pas ! Lola est emballée . Elle nous voit au premier rang des figurants, avec parfois un mot à dire, faisant ce qu’on appelle de la figuration intelligente...
SIMONE, atterrée - Tu n’as pas accepté, tu n’as pas oublié...
RITON - Non, non, je n’ai pas oublié notre voyage à Venise . Ton parrain nous prête sa super bagnole, on ne va pas s’en priver ! Mais notre route passe par la Côte, en plein moment du tournage... On ne va quand même pas demander à changer les dates de notre  congé ... On ne fera que jeter un œil, avec un coucou aux copains d’autrefois...
SIMONE - Un coucou, un coucou... Et rien de plus ? Je n’ai aucune envie de renouer... de revivre... de rejouer à la famille tuyau de poêle...
RITON, nostalgique  -  Ce n’était pas si mal, le Clan des Cinq en vacances... (Il fredonne.) Y’avait Toni et son Caoua, y’avait Riton, y’avait Lola, et puis Simone... comme dans la chanson de Montand.
SIMONE - Basta !
RITON - D’accord, d’accord... Rien qu’un coucou... On se contentera d’un coup d’œil en passant... Avant de filer... Je prends tout en main, je m’occuperai de tout, et, si ça ne marche pas, c’est moi qui porterai le chapeau...
SIMONE - Je suis sûre qu’il t’ira très bien .
RITON - Quoi ?
SIMONE, réconciliée - Le chapeau . A condition que ce soit un chapeau de gendarme, ovcorse .

(à suivre) 

Hou... - 1 (suite)

Étonne - moi

Lola s’est approchée en minaudant, toute blonde, toute en sourire, la chevelure vaporeuse, hyper bien maquillée, bras nus, les mamelons nimbés de rose sous le corsage transparent . Mais de tout cela, Toni ne veut rien voir . Il gratouille sa guitare, le front bas . Sous la minijupe, tissu mode, style écossais, le fuselage des cuisses, la finesse des genoux, il en a rien à foutre...
- Eh ! Toni... c’est moi, fait-elle .
Les passants continuent de passer avec des regards étonnés pour cette admiratrice d’un musico qui n’en finit pas d’accorder son instrument .
- Je suis venue exprès, Toni... poursuit Lola . J’ai appris pour le Mac Do et pour Monique... Je savais que tu serais là...
Il lève les yeux, sans dire un mot.
- Pourquoi tu me regardes comme ça, l’air mauvais ?... demande-t-elle . Je serais enceinte, tu me ferais faire une fausse-couche...
Les passants tendent vaguement l’oreille . Certains s’approchent pour jeter une pièce dans la casquette ou peut-être pour mieux entendre .
- Eh! Toni, t’as pas envie de rigoler ?... Mon pauv’ vieux, j’en crois pas mes yeux, t’es plus le drille que t’étais... Mais je vais te tirer de là... En souvenir de nos bons moments... Je vais te faire oublier le Mac Do et la suite.. Il faut que je te parle, Toni .
Alors celui-ci choisit son ton le plus tragique pour répliquer :
- Moi aussi il faut que je te parle .

Un sinistre roulement de tonnerre au fin fond des galeries du métro aurait bien mis en relief cette répartie, mais non .

Peu après, Toni et Lola sont assis face à face à la terrasse d’un café de la place du Châtelet.
Lola attaque sa coupe de glace grand modèle. Toni se verse une bière  en prenant soin de ne pas trop la faire mousser.
LOLA - Je te préviens, Toni, je vais t’étonner.
TONI - Moins que moi .

LOLA - Hein ? Moins que toi quoi ?
TONI - Moi, je vais t’étonner davantage...
LOLA - Ah bon !... Laisse-moi commencer... Je t’offre une belle semaine de vacances, peut-être une quinzaine, sur la Côte, tous frais payés, voire plus si affinités... Je vois que déjà tu as l’air moins grincheux...
TONI - Je t’écoute, c’est déjà bien .
LOLA - Jules, je t’en ai parlé, tu sais que c’est son vrai nom... (Souriante.) Mon Jules donc finance un film qui raconte la fabuleuse histoire d’un certain Jimmy sorti battu d’une Star Ac...
TONI - Arrête, je vais pleurer...
LOLA - Justement non !... A force de volonté et de rage, Jimmy finit par réussir . C’est un film tonique, sur mesure, pour nous bouster nous les
jeunes...

TONI - Et moi ?
LOLA - Tu ferais partie de la bande à Jimmy . Ta place est garantie dans son sillage comme figurant. Mais attends... Jules m’a dit : “S’il sait se montrer, il peut être celui qui rappelle le rappeur que Jimmy était avant de se lancer”, tu me suis...
TONI, dubitatif - Je savais que ton proxo roulait dans le fric, n’empêche!... C’est vrai que tu me la coupes...  enfin, un peu .
LOLA - Attends, je ne t’ai pas tout dit... Ton Bamboula, et Riton, et Simone, feront partie de la figuration... On va se payer une semaine
terrible comme au temps du Clan des cinq... Tu te souviens ?
TONI - Tu les as prévenus les autres?...
LOLA - J’ai juste vu Riton, il est d’accord...
TONI - Et mon p’tit Caoua ?...
LOLA - Y demandera pas mieux, tu penses !...
TONI - Tu ne lui as pas posé la question ?
LOLA - Je ne l’ai pas vu...
TONI - Menteuse .
(Un long silence . Ils ne se quittent pas des yeux.)
LOLA, riant. - Ah ! le petit con, ah ! ah ! ah ! Il a fallu qu’il s’en vante ! Et auprès de toi ! (Redevenant sérieuse, sourcils froncés.) Tu sais
qu’il me fatigue, Toni, ton protégé... Sous prétexte que je l’ai initié... A ta demande, tu te rappelles... Il était d’après toi dans une telle détresse... Je n’aurais jamais dû accepter... Depuis il fait sur moi une fixette... Il ne veut pas comprendre que maintenant j’ai un homme, sérieux, qui m’a installée... Il m’importune, Toni, il m’importune, ton Caoua...
TONI - Je vois, tu as un cas de conscience. Mais monté comme il est, il sait te le faire oublier...
LOLA - Je ne te permets pas, Toni, même en tant qu’ex tu n’as pas le droit... Oui, ses visites me gênent, ses exigences m’ennuient ...
TONI - Des exigences, lesquelles ?...  (Silence hostile de Lola.. ) Il veut que tu le suces ? Je sais que tu n’aimes pas...
LOLA - C’est vrai, j’aime pas le goût, et je lui ai dit qu’il y avait des putes pour faire ça !
TONI - Mais il n’a pas les moyens, il faut te mettre à sa place  ma petite Lola !
(Haussement d’épaules de Lola.)
TONI - Peut-être même qu’il a voulu te flairer l’oignon, te lorgner l’œil de bronze avec l’idée d’entrer par le petit guichet...
LOLA - Tu m’as toujours dit que j’étais nunuche,  Toni, tu sais parfaitement que je ne comprends rien à ces cochonneries...
TONI (avec un gros rire.) - Traduction : il est cap d’avoir essayé de te sodomiser, ce petit con !
LOLA (rougissante jusqu’à la racine des cheveux.) - Ah ! je vois ! je vois ! Il est venu tout te raconter dans le détail, le moricaud, et voilà pourquoi tu prétendais m’étonner...
TONI - Tu n’y es pas du tout, Lola . Pour ce qui est de t’étonner, je n’ai pas encore commencé, mais (l’œil vachard, la gueule en coin) je vais le
faire et te dire ma façon de penser. Que le moricaud comme tu l’appelles ...
LOLA - Sans méchanceté, Toni, tu sais bien que je ne suis pas raciste...
TONI - Tu me laisses parler, oui ! Que mon Caoua te fasse grimper aux rideaux trois ou quatre fois d’affilée, je trouve ça très sain . Que dans tout ça tu sauvegardes la virginité de ton troufignon, je n’ai rien contre, ce n’est plus mon problème . Mais que pour le bénéfice de tes petits orgasmes tu sacrifies la santé d’un bel ado plein de vigueur, en pleine croissance... Salope que tu es !
LOLA - Va moins vite, Toni, je te jure que je te suis plus... Quelle santé, la santé de qui ?
TONI - La tienne aussi d’ailleurs ?
LOLA - La mienne ?
TONI - Les yeux dans les yeux, Lola, ici et maintenant, dis-moi que tu te sens bien dans ta culotte, que tu te sens propre dans ta culotte ?...
LOLA (des larmes aux coins des paupières.)  - Comment est-ce possible ? Comment as-tu pu deviner ?... C’est vrai... c’est vrai que j’ai rendez-vous avec mon médecin dans moins d’une heure.
TONI - Bamboula c’est déjà fait .
LOLA - C’est lui qui m’a contaminé ce petit saloupiot !
TONI - Mais pas du tout, n’essaie pas de te défiler ! C’est toi... Quoique, à la base, le gros dégueulasse, c’est forcément ton Jules...
LOLA (après un temps de réflexion, le front dans la main) - Impossible ! Si tu connaissais Jules, tu comprendrais que c’est impossible ... Jules, c’est un bon pépère... Il ressemble à Jugnot, en un peu moins frais... Il est marié, il a trois enfants... Son fils aîné, qui a un an de plus
que moi, finit son droit...
TONI - Ouais, je vois, c’est un modèle de bourge, mais qui mène une double vie, peut-être une triple, ou qui se paie des extras...
LOLA - Impossible, il ne pense qu’à ses affaires ! A Antibes, il a son agence principale et sa résidence familiale... A Paris, il a moi, et des parts dans une grosse agence de la rue Rivoli...
TONI - Et à Pigalle, qu’est-ce qu’il a ?
LOLA - N’insiste pas, Toni, tu fais fausse route . Il a trop d’occupations et de soucis, Jules, et... comment dire... C’est un homme... reposant, raisonnable... pas porté outre mesure sur... Bref, le sexe, il aime, mais comme tout le monde, moyennement...
TONI -  S’il a tant d’affaires en tête et s’il est tellement couille molle, pourquoi il t’a draguée ? Où  l’as-tu  rencontré ?
LOLA - Chez Jacadi, le spécialiste pour enfants . Il m’ a d’abord acheté une robe, pour la fille d’un de ses clients . Il voulait du trois ans mais après discussion je lui ai conseillé du quatre ans . Et puis je l’ai aidé à choisir un Babar en peluche, on a plaisanté, et de fil en aiguille, discrètement, il m’a invitée à dîner . Et... je te la fais courte... comme je l’avais retardé, il m’a demandé le lendemain de lui rendre un service... Il m’a chargée de porter à son client, un député-maire des Yvelines, la robe, le Babar et des papiers qu’il devait lui remettre, des plans d’immeubles, des devis, des factures ou je ne sais quoi... Je l’ai fait, ça crée des liens, ça nous a rapprochés, et voilà...
TONI - Et le sida, comment il entre dans le conte de fées?
LOLA, qui blêmit - Le sida ?
TONI - Je blague, Lola... Eh! tu n’vas pas tourner d’ l’œil ! Je blague... Mais fais gaffe quand même !... Il s’agit d’une saloperie qui n’a pas pu te sauter comme ça à la craquette parce que tu te serais assise avec ta mini-jupe sur un banc sale... C’est moi qui te le dis , et, tu vas voir, le toubib confirmera.
LOLA - Justement, y faut que j’y aille... Mais je te jure que je ne peux pas croire que ce bon Jules... Et qu’est-ce qu’on va faire de sa proposition d’une semaine sympa sur la Côte ?...
TONI - On fait comme si de rien n’était.. Tu acceptes, mais d’abord tu te soignes... Allez, file !
LOLA - Tu crois qu’on se retrouvera les Cinq ensemble à Cannes, Toni ?...
TONI - Et comment ! Ton Jules, je veux le mettre à l’amende... J’irai même plus loin ... Il va nous le payer cher, on va lui faire sa fête... Normal puisque ce sera le festival .